Interview Laurence Holvoet Les Plumes

 

Entièrement dédié à l’instruction à domicile, le magazine Les Plumes vous offre chaque trimestre de nombreuses informations et des témoignages variés pour accompagner l’instruction des enfants et faciliter la vie en famille.

J’ai donc eu le plaisir d’être sollicitée pour répondre aux questions des rédactrices qui m’ont fait l’honneur de consacrer la rubrique Gros Plan du #37 de leur magazine aux traductions des ouvrages de John Holt !

D’ici quelques semaines, le texte de cette rubrique sera mis en ligne par Les Plumes. En attendant, il y a l’abonnement ou la vente au numéro ;o) !

 

 

 

 

 

 

 

Edit de septembre 2017 : L'article !

interview Les Plumes 2017

 

Les Plumes vient de mettre cet article en ligne ! A lire donc !

Entretien avec Laurence Holvoet, traductrice des ouvrages de John Holt

Interview parue dans Les Plumes n° 37, juin 2017


L’éducateur américain John Holt est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur les apprentissages et la condition des enfants. Jusqu’à il y a peu, ses livres, peu traduits en français, étaient introuvables en librairie. Ceci est en train de changer, notamment grâce à Laurence Holvoet qui a traduit plusieurs de ses ouvrages.

 

John Holt aborde l’éducation sous un angle inhabituel. Avez-vous hésité avant de vous lancer dans la traduction de ses ouvrages ?
Je n’ai pas hésité du tout : en 2010, j’ai spontanément proposé aux éditions L’Instant Présent de traduire Instead of Education¹. Hasard – ou pas ! –, les éditrices étaient justement en train de traduire Learning all the Time² ; elles m’ont alors proposé de réviser le texte et de rédiger la biographie de John Holt. C’est ce premier titre qui a donc été publié en 2011. Ont ensuite suivi Apprendre sans l’école en 2012 et enfin Escape from Childhood³ en 2015. John Holt, je l’ai découvert en participant aux échanges de mails de la liste de discussion « Parents Conscients »4. Je m’étais abonnée à cette liste en 2004. Mes fils avaient alors 7 ans, 5 ans et 1 an, et je m’interrogeais, comme beaucoup, sur ce que notre société propose aux enfants en terme de considération et de vie quotidienne. Je dois faire partie de cette catégorie d’adultes qui gardent un souvenir assez vif de tous leurs ressentis d’enfant et, au contact de mes propres enfants, cette acuité des souvenirs a très vite renforcé le sentiment que j’avais de jouer, face à eux, le rôle de l’adulte, du parent ; cela ne me convenait pas du tout en terme de sincérité, d’honnêteté vis-à-vis d’eux et de moi-même. Alors, lorsque j’ai perçu au travers de quelques mails quelles étaient les grandes lignes des idées développées par John Holt, aussi bien en matière d’école, d’apprentissage que de vie des enfants, je me suis procuré quelques uns de ses livres en anglais (seuls deux titres avaient été traduits en 1964 et en 1976, mais ils étaient introuvables). Ma lecture a été réjouissante : à chaque page, il y avait des passages à surligner ! John Holt formulait des idées, décortiquait des mécanismes, qui résonnaient très fortement avec ce que je vivais au contact de mes propres enfants et des institutions qu’ils étaient amenés à fréquenter. Proposer la traduction en français de ces livres a très vite été une évidence !

Quelles difficultés avez-vous rencontrées en traduisant ces livres ?
Pour être certaine de ne pas faire de contresens, il a fallu que je me plonge un peu plus profondément dans l’Amérique des années soixante et soixante-dix, et plus spécifiquement dans la Nouvelle Angleterre. J’ai par exemple ainsi découvert Boston, que je suis allée visiter depuis, il y a six mois ! Cela peut paraître étrange étant donné que ce que l’on retient de la lecture, ce sont essentiellement des idées, des visions de l’enfance qui sont relativement universelles, ou en tout cas applicables à tous les pays de culture occidentale. Mais la particularité, la richesse des ouvrages de John Holt, c’est que sa réflexion est fondée, ancrée dans l’expérience. Du coup, ses livres regorgent d’anecdotes, d’exemples et c’est ce qui rend leur lecture franchement passionnante à mon avis. Techniquement, l’une des difficultés est qu’il a tendance à faire des phrases très longues, grammaticalement pas toujours faciles à restituer en français…

En quoi la lecture et la traduction des ouvrages de John Holt ont-elles modifié votre vision des apprentissages ?
La lecture de John Holt m’a d’abord permis de me sentir moins seule avec mes pressentiments sur tout ce qui touche aux apprentissages et à l’éducation… Ensuite, cela m’a permis de progressivement construire mon propre système de pensée autour de tous ces sujets et donc de sortir de cette sensation que j’avais de jouer un rôle auprès de mes enfants : je suis petit à petit devenue plus sincère, plus authentique avec eux, je crois. J’ai cessé d’accorder plus d’importance aux convenances qu’à leurs élans. Concrètement, je les ai laissés explorer le plus librement possible ce qui leur plaisait (même si ça ne me plaisait pas à moi, par exemple les jeux vidéo !). À certaines occasions, j’ai envisagé de les sortir de l’école. Cela ne s’est pas fait parce qu’il y a des compromis à faire – avec le papa en l’occurrence –, mais le fait d’en parler, de relativiser l’importance, la gravité de certaines situations au regard de la vie dans toute sa globalité, a permis à tout le monde de passer les mauvais moments sans dégât durable. Ce qui est savoureux, c’est qu’en dépit de la critique aiguë que je fais de l’école en France aujourd’hui, mes trois enfants y ont été finalement plutôt très bien adaptés… Le fait de les laisser me raconter leurs journées, leurs révoltes, leurs interrogations, sans nier, minimiser ou ridiculiser, les a, je pense, aidés à relativiser et à vivre dans ce monde scolaire imparfait…

Cela a-t-il influencé votre façon d’interagir avec les enfants et les jeunes de manière plus générale ? De quelle manière ?
Oui. D’abord dans les circonstances évoquées ci-dessus. Mais, plus largement, et notamment après le travail sur le texte de S’évader de l’enfance, il m’est désormais impossible de ne pas détecter tous les moments où le statut de minorité met les enfants, et plus largement tous les jeunes gens, dans des positions quasi vexatoires sans que cela semble poser de problème à personne… C’est en lisant et traduisant ce texte que j’ai changé ma perception et ma façon de penser sur les questions telles que l’usage des drogues, le travail des enfants, le droit de vote et même celui de choisir l’adulte duquel un enfant, un jeune, va dépendre. John Holt décrit parfaitement bien en particulier tout ce qui se rapporte à la maltraitance de la part des institutions, y compris celle la famille ! C’est un peu comme si, sur ces questions-là, il avait tout à coup allumé des projecteurs en contrechamp des idées qui font habituellement consensus. C’est assez déstabilisant, mais finalement c’est libérateur !

Envisageriez-vous de traduire de nouveaux ouvrages sur l’éducation ?
Je suis prête à replonger dans n’importe quel autre des livres de John Holt dès que les éditrices de L’Instant Présent – ou d’autres ! – en auront envie. Par exemple, il y a encore How Children Fail (Comment les enfants échouent) son premier livre publié en 1964, où il décortique les mécanismes qui font que les enfants, même intelligents, se retrouvent mis en difficulté par les us et coutumes scolaires. Ça n’a pas pris une ride. Une traduction est sortie en 1966 chez Casterman5, mais elle est introuvable. Et puis, il y a Freedom and Beyond (La liberté et au-delà), publié en 1972, et qui vient d’être réédité aux États-Unis, dans lequel il réfléchit à l’antagonisme qui existe entre l’école et l’apprentissage de la liberté… Dans la même veine, il y a les ouvrages plus contemporains de Peter Gray dont Actes Sud a publié Libre pour apprendre l’année dernière. Et également ceux de John Gatto, pas du tout traduit en français. Ce dernier a écrit notamment Dumbing Us Down : The Hidden Curriculum of Compulsory Schooling (Nous abrutir : le programme caché de l’école obligatoire) et Weapons of Mass Instruction : A Schoolteacher’s Journey through the Dark World of Compulsory Schooling (Armes d’instruction massive : le voyage d’un professeur à travers le monde obscur de l’école obligatoire). Alors, oui ! il reste encore du travail de traduction sur la planche en matière de réflexion et de critique constructive de nos systèmes éducatifs occidentaux… Et il y a aussi un mouvement qu’il serait intéressant de faire découvrir un peu plus chez nous qui dénonce comment l’école a été et, surtout, reste un outil d’asservissement des peuples indigènes partout où la colonisation occidentale a sévi et continue à sévir économiquement. Il y a, dans les pays d’Amérique latine notamment, des gens qui ont pris conscience de ces phénomènes et qui tentent de réagir… Le sujet est vaste et passionnant.

Interview Karine Povert

1 – Publié en français sous le titre Apprendre sans l’école.
2 – Publié en français sous le titre Les Apprentissages autonomes.
3 – Publié en français sous le titre S’évader de l’enfance.
4 – La liste de discussion « Parents Conscients » a été créée en 2001 par Catherine Dumonteil-Kremer, spécialiste en parentalité positive.
5 – Publié en français sous le titre Parents et maîtres face à l’échec scolaire.