memoriasdeunhombrefeliz

4ème extrait... Un chapitre, carrément !

Vous trouverez les trois premiers ICI, et ! Et vous en saurez plus sur l'auteur et son oeuvre en allant LÀ AUSSI...

 

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Un an avant ce que je viens de raconter, fin mille neuf cent quatre-vingt-sept, le mariage de Juan Francisco avec une architecte anglaise avait été célébré à Londres. Ils travaillaient tous les deux dans la même entreprise. Ce garçon semblait prédestiné à rester là-bas, et c’est bien ce qui est arrivé. Il a trois enfants qui ne connaissent pas un mot d’espagnol et c’est vraiment un hôte parfait chaque fois que je voyage en Europe.

Quand on a les bons outils, il est très facile de faire le diagnostic du fonctionnement d’une machine. Mais rien n’est plus difficile pour moi que d’évaluer les êtres humains. J’admets ma coupable ignorance en ce qui concerne la nature et le fonctionnement de l’espèce hétéroclite à laquelle j’appartiens. Je suis toujours ébahi que certains, comme Regina, puissent dire « Moi, je connais les gens ». Il ne me semble pas sérieux d’essayer de codifier les êtres humains, de les classer, ni même de chercher une logique dans leurs comportements.

Et plus j’essaye d’approfondir la connaissance que j’ai de quelqu’un, moins je le comprends. C’est le cas quand j’essaye par exemple de comprendre les emboîtements mentaux et émotionnels de Regina dans le but de rédiger ces mémoires. Et sans même aller si loin, chaque fois que je plonge en moi-même, dans mon passé, dans l’esprit de celui que je fus, sur mes penchants comme sur mes phobies, je me trouve de moins en moins clair, de moins en moins prévisible.

J’estime qu’il est futile de faire l’effort de se connaître soi-même et qu’il est vain d’essayer de connaître les autres. Moi, on peut me bluffer – comme m’a bluffé Catalina –, on peut me manipuler – comme m’a manipulé Regina –, on peut me mentir – comme m’ont menti mes enfants –, je reste le même être crédule qui croit tout ce que les gens lui disent, comme si, lorsqu’ils me révèlent une part de leur intimité ou de leurs intentions, ils avaient tous le même degré de sincérité que les machines, n’utilisant ni l’ambiguïté ni le mensonge.

Ceci étant établi, je peux maintenant dire que Juan Francisco est bien dans sa vie. Du point de vue matériel, je crois que son couple fonctionne bien. J’aime son attitude avec ses enfants, il est affectueux et attentif. Son timbre de voix m’est agréable, je le trouve serein et posé. Il a hérité de moi la minutie, l’amour du détail, l’absence de précipitation et son rythme de vie est plutôt en adéquation avec ce qu’il est.

À dix-huit ans, il a quitté la maison pour ne plus être interrompu. Je crois qu’il y est parvenu. Il va aujourd’hui sur ses trente-trois ans, il vit toujours à Londres, il a trouvé une femme anglaise et ses enfants forment un trio de Britanniques qui n’a jamais traversé l’Atlantique.

Juan Francisco n’est revenu ici que quelques fois, rarement. Une fois seulement lorsqu’il était étudiant, puisque, conformément au consensus familial – famille représentée par Regina, Regina et Regina, et ses agneaux, à savoir la petite et moi, tous les deux derrière elle au garde-à-vous –, nous préférions voyager avec lui en Europe plutôt que de l’inviter à nous rejoindre ici pour les vacances. Après son mariage, il est venu avec sa petite Anglaise à celui de María Alejandra – le jour où ma vie a basculé – et puis enfin, sans même le savoir, le pauvre, il est revenu pour assister à l’enterrement de sa mère. Ce n’est qu’à ces trois occasions-là, pour reprendre ses propres mots, que son séjour à Londres fut interrompu."