memoriasdeunhombrefeliz

2ème teasing !

"- Ce soir, nous dormirons dans la nouvelle maison, nous annonça-t-elle alors.

Lorsque j’arrivai dans la nouvelle maison à sept heures et demie ce soir-là, c'était comme si nous y étions installés depuis plusieurs années. Tout était impeccable, à sa place. Un bref coup d’œil sur ma penderie, sur les objets usuels du lavabo, sur la table de chevet, le corrobora.

L’expérience des jours qui suivirent – agréable lorsque je l’ai vécue, atroce lorsque je la perçois aujourd’hui – confirma le diagnostic fait ce premier soir. Je devais faire un effort pour m’habituer à la nouvelle géographie urbaine que m’imposait cet appartement, mais ce fut bien mon seul problème d’adaptation. Une fois rentré, c’était comme si j’avais toujours vécu là. J’ouvrais un tiroir à la recherche, par exemple, d’un tire-bouchon, et c’est là, dans ce tiroir-là, que se trouvait l’instrument. Le plus stupéfiant c’était que je trouvais ce tire-bouchon dans le premier endroit où je choisissais de le chercher, car c’était celui que j’aurais choisi pour ranger un tire-bouchon dans cette maison.

Et, je le trouvais là parce que Regina – diabolique, omnisciente – avait anticipé ma pensée, ou alors elle m’avait programmé, et elle avait placé le tire-bouchon là où elle supposait que je l’aurais mis.

Je ne me souviens pas que quiconque dans la maison n’ait jamais demandé où se trouvait un vêtement ou un objet égaré dans le déménagement, et, mieux encore, j’ai pu voir tous les visiteurs habituels de notre maison – Diva ou Juan, Pedro Roberto ou la mère de Regina – se verser un verre ou chercher un disque — tous aimaient la musique –, se servant avec une familiarité imposée par l’ordre parfait que mon épouse attribuait à toute sa réalité.

L’organisation du déménagement avait été tout confort, le rendant non perceptible dans notre vie quotidienne, c’est ce que je pensais alors avec un sourire de satisfaction. Aujourd’hui cela m’apparaît être la preuve la plus évidente que je n’existais pas. Ma routine quotidienne était si absolument codifiée, programmée, organisée même, selon sa convenance, son sens de l’ordre, que Regina pouvait changer le décor sans que le scénario n’ait besoin d’être adapté, même dans les détails les plus insignifiants : à ce stade, la marionnette – lire Tomás – répétait les mêmes mouvements chaque jour, avec la certitude confiante – ou terrifiante – que quelqu’un, Regina, les contrôlait à sa guise pour le confort apathique de la victime, qui ne soupçonnait pas même vaguement sa nature de marionnette."

Projet de traduction de "Memorias de un hombre feliz" de Dario Jaramillo Agudelo, p.146 de la vo

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